Comprehensible et contestable : la vie sans viande

Une semaine de sensibilisation à la pensée et au mode de vie du végétarien

La première semaine du deuxième semestre commence sous le signe du végétarisme au Campus de Nancy. Des panneaux ont été disposés à l'entrée du forum et sont destinés à informer les élèves à propos des divers arguments en faveur d'une alimentation végétarienne. L'exposition a été aménagée en quatre sections permettant de cerner ce sujet dans ses détails.

Les organisateurs de l’exposition (photo: Yann Schreiber)
Les organisateurs de l’exposition (Photo: Yann Schreiber)

Publié le by Guillaume Krempp (author)

L'exposition : Le végétarisme et ses arguments principaux

La partie « médicale » de l'exposition traite en grande partie des conséquences sur l'homme de l'utilisation excessive d'antibiotique dans l'élevage animal. On apprend par exemple qu'on donne plus d'antibiotiques à des animaux sains qu'à des hommes malades, qu'il n'existe aucune obligation pour les producteurs d'indiquer s'ils ont utilisé du soja génétiquement modifié pour nourrir leurs animaux ou encore des efforts de l'activiste Jochen Fritz pour le développement d'une agriculture écologique.

C'est cette partie qui intéresse le plus souvent les étudiants ne s'étant pas confrontés aux divers problèmes que pose la consommation de viande. La plupart sont effrayés d'apprendre le lien de corrélation qui existe entre consommation de viande et certaines maladies comme le diabète et de nombreux cancers comme celui de l'estomac, du pancréas ou des intestins.

Cette section est aussi la plus consultée, car elle répond aux nombreuses critiques rencontrées par les adeptes du végétarisme. En effet, on attribuera souvent à la viande un apport de vitamine ou de protéine que l'on ne trouve pas ailleurs, en particulier la vitamine B12. Un article appelé « Vivre sans viande, inconcevable ? » indique les quelques moyens permettant d'éviter toute carence, que ce soit en fer, en protéine ou en vitamine B12. À partir de ces faits qui nous concernent tous, on peut s'intéresser à l'aspect écologique de la production de viande.

Les chiffres marquants de cette section concernent en particulier la quantité d'eau nécessaire à la production d'un kilogramme de bœuf (16 000 litres), la taille des zones polluées, aussi appelées « Zones mortes » par les rejets de nitrate ou de phosphore dans le Golfe du Mexique (environ 17 000 km² en 2011), ou encore la contribution du secteur agroalimentaire dans le rejet de gaz à effet de serre mondial (environ 27% en prenant en compte la pollution due à l'utilisation d'engrais et de pesticides).

En parcourant les divers articles concernant les conséquences écologiques de la production industrielle de viande, les étudiants commencent à se rendre compte du fait que le végétarisme répond à une problématique beaucoup plus globale que la simple perspective, presque égocentrique, de vouloir manger sainement. Le côté social de la question achève de présenter la globalité du problème en abordant les effets d'une demande de viande de plus en plus grande dans les pays asiatiques, de la vente des restes de poulets américains et européens en Afrique, à des prix maintenus bas grâce aux subventions de l'Union européenne...

L'exposition se finit par la question éthique, et plus controversée, quant au droit des hommes de tuer des animaux. Il n'existerait aujourd'hui aucun argument valable qui pourrait justifier à tel comportement de l'homme. La nécessité d'un régime, au moins partiellement carné, ayant été réfutée depuis longtemps par de nombreux médecins ; le morceau de bœuf dans notre assiette ne relèverait que de notre pur plaisir ? Une question termine l'exposition afin d'inciter au débat qui aura lieu jeudi 23 janvier 2014 : peut-on tuer des animaux pour notre unique plaisir ?

Le débat : Une confrontation des points de vue après l'exposition

Le débat du jeudi 23 janvier a largement dépassé les attentes des organisateurs de la semaine d'action. Une vingtaine de personnes ainsi qu'un délégué régional de l'Association Végétarienne de France étaient présents afin de discuter de plusieurs thèmes sous-jacents au végétarisme. Des extraits de film comme « Adieu au steak » et « Lovemeatender » d'environ 5 minutes étaient projetés avant de discuter du sujet abordé par la vidéo.

L'organisation du débat sous forme de « Fishbowl Debate » a permis une participation active de tous, ce qui a bien sûr permis au débat d'être très ouvert. Son début, un peu timide il faut l'admettre, a incité chaque personne à faire part de son expérience personnelle vis-à-vis de la consommation de viande. Si certains ont d'ores et déjà réfléchi aux conséquences écologiques et sociales d'un régime carné, beaucoup d'entre eux affirment la difficulté de se passer d'une telle nourriture, pour des raisons culturelles et sociales. « Comment expliquer à ma grand-mère que je ne veux pas manger de son repas parce que j'ai décidé de devenir végétarien ? » se pose une des interlocutrices.« Un repas est un moment de partage, surtout en France, je ne me vois pas manger quelque chose de différent des autres sans me sentir en quelque sorte exclu du groupe » affirme une autre.

L'aspect culturel et social contribuant à la consommation de viande a été débattu pendant la première partie du débat. Puis, après avoir visionné un extrait où l'on entendait, Roger Waite, porte-parole du commissaire de l'agriculture de l'Union européenne, affirmer que l'UE ne peut rien faire pour contrecarrer les effets néfastes de la production industrielle de viande (effets sur la santé des consommateurs, émission massive de CO2, déforestation en Amazonie, concurrence déloyale sur le marché de la viande africain...). Plusieurs fois, lorsque le journaliste lui présente les problématiques précédemment citées, Monsieur Waite se contente de répondre «  On ne peut rien faire contre le marché. ». Le débat s'est alors orienté de manière très intéressante sur le rôle de l'État et de l'UE par rapport à la production et la consommation de viande. Il en est clairement sorti qu'il serait inimaginable d'agir de manière trop interventionniste (augmenter les prix des denrées carnées, interdire une consommation excessive...), mais qu'une action plus pédagogique (cours de cuisine, sensibilisation aux problèmes alimentaires) et un retour au prix réel de la viande (tronqué par les subventions de l'UE à l'agriculture) permettraient une transition plus souple.

La discussion s'est finalement terminée aux alentours de 22 heures, en groupe plus réduit sur le thème éthique du droit de l'Homme à tuer un être vivant dans une société où ce comportement ne peut plus s'expliquer par une nécessité nutritionnelle. Le végétalisme a notamment été soulevé au fur et à mesure des différentes contributions. Un régime végétalien serait finalement l'aboutissement logique d'un végétarien basant son comportement sur une argumentation éthique. De végétarien à végétalien, n'y aurait-il finalement qu'un pas ?

La clôture de la semaine : Le repas végétalien

Cette question a été partiellement illustrée lors du repas organisé le 24 janvier afin de clôturer la semaine d'action sur un argument efficace et silencieux : la cuisine. Une trentaine de personnes ont pu, à leur insu, manger un repas, en fait, végétalien. Une soupe de potiron et un taboulé en entrée et une recette indienne et des lasagnes végétaliennes en plat principal. Le « projet co cuisine », grâce à son remarquable investissement, a ravi les papilles de nombreuses personnes qui avaient peine à imaginer un « bon repas sans viande ». Les mets proposés ont presque montré le végétarisme sous une forme artistique. Les différentes couleurs se marient de façon harmonieuse dans les assiettes qui sont une à une consciencieusement vidées. Les organisateurs après avoir servi tous les convives, savourent encore un moment le silence qui règne pendant le repas, preuve que l'argument culinaire a finalement été le plus efficace.

Un des groupes de réflexion du projet collectif est à l'origine de cette semaine d'action. Un interview de Florian Münch, principal acteur du groupe, nous permet de mieux cerner les enjeux tout à fait actuels de ce thème, qui pourrait paraître désuet pour certains.

Interview de Florian Münch,
organisateur de l'exposition « Végétarisme » dans le forum de Sciences Po : 

Le végétarisme n'est pas un courant nouveau ; Épicure déjà, né en 341 avant Jésus-Christ, suivait et recommandait un régime frugal. En quoi pourtant le végétarisme te semble-t-il encore plus intéressant aujourd'hui qu'à son époque ?
Certes, le végétarisme n'est pas un mode de vie révolutionnaire. Il faut néanmoins rappeler que le mouvement végétarien a subi une longue période de vide avant de reprendre des forces au 19e siècle au Royaume-Uni. Puis, dans les années 1960, ce qu'on nomme le « Livestock Revolution », a changé le mode de production de la viande et donc aussi le contexte par rapport à celui dans lequel Épicure vivait. Il y a aussi un aspect éthique qui est inhérent à la consommation de viande et qui pose la question de savoir si un être humain possède le droit de tuer un animal, un être vivant, uniquement pour son plaisir. Cette problématique ne s'est développée que tardivement. C'est surement ces deux aspects de la question qui rendent le végétarisme plus moderne.

Quelle réaction rencontres-tu généralement chez les personnes que tu renseignes sur le végétarisme ?
En général, on rencontre une certaine incompréhension, mais aussi un manque de connaissance du sujet, ce qui est certainement dû au fait que l'industrie agroalimentaire possède un grand intérêt à cacher ce qui se passe à l'intérieur des lieux de production de viande (élevage, abattage...).

De plus, il est notable que les gens continuent de réagir de façon proche du stéréotype vis-à-vis d'un végétarien. Ils demanderont souvent : « Es tu malade ? » ou bien « Es tu un vrai homme ? », de manière quelque peu déguisée bien sûr… Est-ce qu'il te semble que la décision de devenir végétarien repose uniquement entre les mains de l'individu seul? 
Je pense et considère que la décision de consommer est un comportement actif. On décide, pense et réfléchit par rapport à ce que l'on consomme. Je pense donc que chaque individu a le choix de renoncer à la viande. Ce qui est dommage, c'est que la consommation est devenue est un acte de plus en plus passif. En effet, je suis convaincu que si les gens considéraient l'aspect éthique, écologique et social de ce type de mode de vie, ils renonceraient beaucoup plus fréquemment à la consommation de viande. En même temps, il est vrai que l'industrie agroalimentaire a un grand pouvoir de lobby. Elle use de son pouvoir économique pour influencer via les médias la consommation carnivore. Les publicités présentent la viande comme saine et source de force, de virilité. L'État lui-même, contribue au développement de cette vision, à la fois par sa politique libérale permettant aux industries agroalimentaires de produire de façon intense sans respect ni pour l'animal ni pour le consommateur, mais aussi par l'absence de politique d'information par rapport à cette production nocive pour l'Homme, les animaux et l'environnement.

Quel aspect privilégies-tu dans ton argumentation pour le végétarisme ?
Pour moi, ce sont les aspects éthiques, qui reposent eux-mêmes sur des aspects médicaux. Étant donné que les médecins nous assurent que l'on peut se nourrir sans consommer de viande, il n'est plus question de survie, mais simplement de mode de vie. Étant donné qu'il est possible de vivre sans tuer un autre être vivant, je préfère vivre en étant plus en accord avec la nature. En même temps, cela ne veut pas dire qu'il n'y aucune autre raison de renoncer à la viande, à savoir les aspects sanitaires, qui nous indiquent que la consommation de viande est corrélée à beaucoup de maladies cardio-vasculaires et certains cancers. Les arguments écologiques sont aussi plus importants que jamais, quand on sait que la production d'un kilogramme de bœuf nécessite environ 16 000 litres d'eau, que la nourriture nécessaire au développement de l'animal pourrait nourrir bien plus de personnes qu'un kilogramme de bœuf ne peut le faire ou encore que la déforestation en Amazonie est grandement due aux besoins en soja de l'industrie agroalimentaire.

Roger Waite, porte parole du commissaire de l'agriculture de l'Union Européenne: «  On ne peut rien faire contre le marché. »

Les organisateurs après avoir servi tous les convives, savourent encore un moment le silence qui règne pendant le repas, preuve que l'argument culinaire a finalement été le plus efficace. 

Je pense et considère que la décision de consommer est un comportement actif. On décide, pense et réfléchit par rapport à ce que l'on consomme.

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