« Le franco-allemand, ce n’est pas un acquis. »

Béatrice Angrand, secrétaire générale de l’OFAJ, sur le campus jeudi 13 mars

Le campus européen franco-allemand de Sciences Po à Nancy, berceau de l’amitié franco-allemande, « et plus, si affinités », comme le remarque Amélie, jeune ambassadrice de l’OFAJ sur le campus lorrain, a accueilli ce jeudi 13 mars 2014 Mme Béactrice Angrand, secrétaire générale de l’Office franco-allemand pour la Jeunesse (OFAJ). « C’est toujours un plaisir de venir, » confirme-t-elle « surtout que cette région et cette ville sont motrices dans la relation franco-allemande. » Récit d’une conférence sur l’Europe, la jeunesse, et la pétanque.

Béatrice Angrand (photo: Inès Bouchema)
Béatrice Angrand (Photo: Inès Bouchema)

Publié le by Yann Schreiber (author)

L’Office franco-allemand pour la Jeunesse (OFAJ) est une organisation internationale au service de la coopération franco-allemande, créée en application du Traité de l’Élysée, signé le 22 janvier 1963. Elle a pour mission « de développer les relations entre la jeunesse française et la jeunesse allemande, au service d’une Europe élargie », comme le précise le site officiel. « Nous soutenons surtout les échanges de jeunes », souligne Mme Angrand, citant notamment le jumelage Nancy-Karlsruhe dans le contexte de l’échange de stagiaires. « L’OFAJ est une des plus grandes organisations de coopération entre la France et l’Allemagne. »

Le « plus bel enfant », aujourd’hui adulte

Caractérisé souvent de « plus bel enfant du Traité de l’Élysée », l’OFAJ a permis, depuis 1963, à plus de 8 millions de jeunes Français et Allemands de participer à 300 000 programmes d’échanges. « J’espère que nous gardons toujours une âme d’enfant, qu’on reste jeune et proche de notre public. On essaye de ne pas toujours soutenir les mêmes projets, de ne pas toujours travailler avec les mêmes organisations et de soutenir des projets qui intéressent tous les étudiants. Donc oui, on reste enfant, mais on a une certaine notoriété, car nous sommes aujourd’hui demandés par les politiques et nous nous sommes beaucoup professionnalisés. Nous sommes toujours un enfant et c’est bien, mais nous avons évolué. »

L’OFAJ fonctionne selon le principe de subsidiarité avec près de 6 000 organisations partenaires. Il est également un centre de compétence pour les deux gouvernements et joue un rôle de conseiller et d’intermédiaire entre les collectivités locales et territoriales ainsi qu’entre les acteurs de la société civile en France et en Allemagne. 

« L’OFAJ porte des projets dans tous les domaines, notamment scolaire », dit Mme Angrand, en soulignant qu’il ne « suffit pas juste d’y aller pour découvrir l’autre. » « On essaye de donner au plus de jeunes possible la possibilité de s’engager », dite-elle, et ajoute : « Il y a un moteur franco-allemand sur un autre niveau que le niveau politique. » 

Le budget de l’OFAJ est de 22 millions d’euros, financés à parts égales par la France et l’Allemagne. 70 salariés à temps plein travaillent pour l’OFAJ, donc 2/3 à Paris et 1/3 à Berlin. Ensemble, ils mènent près de 9 000 projets par an, ce qui est, pour la secrétaire générale, « le signe d’une vivacité »

« Le traité prévoit surtout qu’on se consulte. Je pense qu’il faudrait faire plus. Je pourrai citer quelques exemples des deux côtés du Rhin. Les décideurs manquent de personnes qui connaissent les deux côtés. J’ai pu découvrir ce travail notamment chez ARTE et aussi à l’OFAJ. Il faudrait qu’il y ait plus de jeunes comme vous dans les lieux de décision, pour dire : ‘je réagis en tant que Français, mais que va dire mon collègue allemand ?’ Mais dans d’autres régions du monde, la réconciliation fascine. »

La pétanque franco-allemande

De manière générale, « le franco-allemand ce n’est jamais gagné, ce n’est pas un acquis. » L’amitié franco-allemande n’est aujourd’hui plus rien de spécial. Pour Mme Angrand, « la banalisation de l’amitié franco-allemande est aussi un paradoxe, car qui aurait imaginé à l’époque ? C’est une relation qui a beaucoup été portée par un discours positif, mais aussi naïf de réconciliation. Je suis un peu réservé. Il ne faut pas nier les différences et parler aussi des sujets qui fâchent. C’est plutôt une succes-story, une Erfolgsgeschichte. Je préférerai plus de concertations, moins de querelles, mais je suis pragmatique, donc il faut déjà se battre pour que ça reste à ce niveau-là. »

Dans le domaine extrascolaire, l’OFAJ mène des projets musicaux, ou encore des coopérations sportives, des « jumelages de fédérations. » « Nous avons la natation, le tir, le foot, le rugby, le canoë, la pétanque, … » « Il y a quelques petits clubs de pétanque qui soutiennent des projets franco-allemands », affirme-t-elle.

« Aujourd’hui, les échanges européens sont portés par Erasmus+. Je pense que la philosophie de l’OFAJ est plus intéressante que Erasmus+, car c’est plus profond. » Et ce, dit-elle, car, entre autres, « nous ne supportons un projet que si les jeunes vont dans un pays une fois, et accueillent l’autre fois. » De plus, Mme Angrand met l’accent sur la dimension de formation des échanges, précisant que l’OFAJ soutient des projets seulement si les accompagnateurs ont une formation interculturelle. « J’aimerais que Erasmus+ aille un peu plus loin », dit-elle, notamment dans la réciprocité des échanges.

Pour une Europe citoyenne

Alors que le centre de gravité européen semble se translater vers l’Est au détriment de la France, notamment dans un contexte de tension européenne autour de l’Ukraine, Mme Angrand pense que la France « a des atouts », mais que le « temps passe en toute vitesse. » La France aurait « des arguments, aussi pour discuter avec la Russie. » Elle souligne entre autres que « la relation Germano-Polonaise est une relation plus compliquée. »

« Malheureusement, les Allemands mesurent souvent le leadership d’un pays à son poids économique », dit-elle. « Aujourd’hui, la France est très faible et ceci nous fragilise. Nous n’allons pas disparaître de la carte, mais sommes-nous conscients que nous allons avoir moins d’influence ? Sommes-nous prêts à remonter les manches ? Il en va aussi de notre survie et de notre influence, donc il serait bien que les politiques parlent un peu moins la langue de bois, pour proposer un projet à la France, un projet de réforme pour atteindre certains buts en échange d’efforts. Ce n’est pas perdu, la France a un potentiel extraordinaire. » 

Et elle ajoute : « Je dirige cette institution pour faire du franco-allemand. Donc je pense aussi que cette relation, qui n’est pas naturelle, profite à l’Europe, et que la société civile, de même que l’Europe, a besoin d’une relation entre la France et l’Allemangne. » 

« Au niveau européen, nous manquons de vision sur le processus décisionnel. Il doit bien avoir un moyen de faire travailler 28 pays en vue d’un but commun », dit-elle. Pour Mme Angrand, la « priorité européenne serait de trouver le coup de génie » pour trouver le meilleur mode de gouvernance européenne. 

« Ce qui marche bien, ce sont les projets transrégionaux qui sont moins lourd, et qui permettent de développer des initiatives pragmatiques, assez proches des citoyens. Il faut arriver à trouver un mode de fonctionnement plus léger et plus facile. Ce qui manque aujourd’hui, c’est le niveau des citoyens. »

Et, parlant aux quelques étudiants dans la salle, elle rappelle : « Nous sommes une petite minorité de personnes qui ont ce désir de l’Europe, qui l’ont expérimenté. Le prochain pas est l’adhésion des citoyens. Rester à un niveau transnational est un peu loin des citoyens. Le niveau de villes et de la région est beaucoup plus intéressant. » Pour l’Europe, « ce qui fait vivre, ce sont les échanges entre les citoyens, au niveau de la société civile. »

« Malheureusement, les Allemands mesurent souvent le leadership d’un pays à son poids économique. »

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