"Nous, Français, avons intérêt à retrouver le génie de nos valeurs"

Un philosophe français en vogue

Entretien avec Abdennour Bidar qui suscita l’attention publique en publiant la « Lettre ouverte au monde musulman » dans le sillage du 7 janvier.

Abdennour Bidar (photo: )
Abdennour Bidar (Photo: )

Publié le by Philippe Pernot (author)

« Lutter contre l’égoïsme des classes et la reproduction des privilèges » : un phrasé crypto-communiste entendu lors de la fête de l’Huma ? Que nenni- il s’agit d’un philosophe français en vogue, qui travaille pour l’Éducation Nationale sur un projet de revalorisation de la laïcité et du dialogue interconfessionnel à l’école. Abdennour Bidar s’est ainsi vu remettre le prix « Livres et droits de l’homme » vendredi dernier, par la main de la vénérable écrivaine antillaise Maryse Condé. Ce 11 septembre 2015, il a, pendant la conférence, appelé son auditoire à la tolérance et au dialogue entre les religions et les cultures, dans un contexte de xénophobie et de « crise migratoire ».

Nous vivons dans un monde mondialisé, dans des îlots de richesse et de stabilité politique. Ils deviennent des eldorados pour toute  la misère du monde, car, de l’autre côté, les hommes sont livrés à une grande misère, aux conflits. Tant qu’il y aura de si grandes inégalités entre les pays du monde, il y aura des flux de réfugiés.

Mais je crois beaucoup en la force de nos valeurs, qui ne sont pas seulement françaises ou républicaines, mais qui concernent les droits de l’Homme. Il faut les faire vivre, les partager. Mais mon discours restera vide tant qu’on ne luttera pas contre l’injustice sociale. Nous vivons dans une société avec de plus en plus de ghettos. Cet écart est mondial, mais se creuse aussi au sein de la société française.

« Liberté-égalité-fraternité » : cela ne dit naturellement rien à ceux qui vivent dans l’injustice et la relégation sociale.

Il y a également tout un travail de dialogue à faire sur la question de l’Islam en France. Quelles que soient nos différentes visions du monde, nos différentes façons de vivre (qui ne sont pas si différentes que cela), on devrait pouvoir se retrouver sur des fondamentaux qui nous permettraient de vivre ensemble. La liberté, l’égalité et la fraternité ne sont pas seulement un slogan vide : qu’avons-nous de mieux à proposer ? L’intelligence n’a jamais rien trouvé de mieux, quelle serait l’alternative - la haine, le rejet ?

La laïcité est un principe pensé pour rassembler, pour donner à tous les mêmes droits. C’est simple, c’est un principe d’égalité et de mise en sécurité des convictions de chacun, de la liberté d’expression (qui est liberté de faire ce qui ne fait pas de mal à autrui, sans aucune violence). C’est simple, mais on s’écharpe aujourd’hui à ce sujet.

Nous, Français, avons intérêt à retrouver le génie de nos valeurs, surtout la fraternité. Nous devons faire un effort collectif, un sursaut de conscience, afin d’être de nouveau à la hauteur de nos valeurs, nous devons arrêter de les trahir en les qualifiant d’inatteignables. Je suis un philosophe, certes assez idéaliste, mais je donne aussi des moyens concrets pour traduire la fraternité en politiques publiques. Il faut lutter pour l’égalité des chances, pour la mixité sociale, pour réduire les inégalités. Dire que nos valeurs sont idéalistes, c’est de la mauvaise foi, quand on n’a pas de courage. Il n’y a pas de plan B, pas d’alternative.

Pour cela, vous pouvez créer des associations, vous engager collectivement dans des programmes sociaux précis. Seule, notre action est insuffisante. Il faut fédérer les énergies, créer des évènements, des rassemblements. Des étudiants de Sciences Po ont créé une association, Coexister, par exemple, qui est très active au niveau du dialogue inter-culturel. Mon meilleur conseil est donc : acquérez une grande base théorique afin de comprendre le monde : ce sont les étudiants d’aujourd’hui qui porteront ce projet demain. En même temps, il faut agir. Penser c’est bien, s’engager, c’est mieux.

« Penser global, agir local » : il y a tout pour agir près de nous, là où on habite. Il faut se demander : quels sont les besoins ici, comment les problèmes auxquels fait face le pays surgissent-ils au niveau local ? Et puis : comment puis-je y remédier, quelles politiques publiques puis-je mettre en place à mon humble niveau ?

Il faut mettre en place une culture éthique beaucoup plus importante pour lutter contre la reproduction sociale et l’égoïsme des classes. Nous devons nous rééduquer moralement, en faisant ce qui bénéficie à tous et pas forcément aux privilégiés.

Ce qui est bien, quand on est étudiant, disait Romain Gary, c’est que l’on a la vie devant soi, pour agir.

Répéter nos slogans ne suffira pas, il faut agir.

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