Ascenseur Émodetionnel

La chronique mode de Jeanne Richard

Depuis maintenant un peu plus d’un an, les talons hauts ont été répertoriés comme espèce en voie de disparition sur Nancy, un phénomène étrange et inquiétant pour certain(e)s, peu habitués à avoir les pieds sur terre. Retour sur le destin fascinant de ce mystérieux objet de torture.

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Publié le by Jeanne Richard (author)

Depuis maintenant un peu plus d’un an, les talons hauts ont été répertoriés comme espèce en voie de disparition sur Nancy, un phénomène étrange et inquiétant pour certain(e)s, peu habitués à avoir les pieds sur terre. Retour sur le destin fascinant de ce mystérieux objet de torture.

 Entre -3000ème et -30ème étage :

À l’origine et pendant bien longtemps, les talons étaient à bien des kilomètres du glamour auquel on les associe aujourd’hui, ils étaient même pratiques. En effet, en Egypte ancienne, les bouchers les portaient afin d’éviter d’avoir les pieds baignant dans le sang. Sympathique!

 15ème étage :

Au XVe siècle, c’est à Venise que les talons deviennent à proprement parler un accessoire de mode. En réalité, le terme de « talon » n’est ici pas adapté, puisqu’il s’agit de leurs ancêtres, les chopines : des chaussures à semelle plate montée sur de gigantesques plateformes pouvant atteindre jusqu’à 60 centimètres. Bien que cela semble invraisemblable, les 60 centimètres de surélévation arrangeaient fortement ces dames qui, ainsi, ne salissaient pas leurs robes. Pour se déplacer, les femmes avaient besoin de s’appuyer à un ou plusieurs serviteurs et cela représentait un signe de richesse et d’appartenance à la haute. Le ridicule ne tue donc pas. Et puis, notons que cela arrangeait ces messieurs, puisque les malheureuses étaient résolument incapables de s’adonner à quelques activités amorales en cachette. C’est toujours mieux que la laisse, en tout cas.

 Entre le 16ème et le 17ème étage :

Peu à peu, le devant de la chopine s’abaisse, les femmes arrivent même à marcher sans devoir se tenir (incroyable mais vrai).  À l’occasion de son mariage avec le Duc d’Orléans, Catherine de Médicis fait importer de Florence une paire de chopines portables. La Cour française s’ébahit devant cette nouveauté et le succès est tel que même les hommes s’y mettent (prenez-en de la graine !). Prenez donc un instant pour laisser flotter en votre esprit l’image de ces hommes nobles, le Roi Soleil y compris, dans toute leur pédanterie, se pavaner sur au moins 12 centimètres de talons. Une image comme on n’en fait plus de nos jours. À l’époque, le talon se voulait le symbole de la différenciation entre noble et Tiers-Etat, d’autant plus que leur nature inconfortable montrait que ces sirs ne pouvaient en aucun cas travailler. Pour les femmes, cela rendait le pied plus petit et donc était signe de raffinement (alors comme ça Berthe au grand pieds n’est pas raffinée ?!). Dans toute l’extravagance de l’époque, la Cour en a fait une vitrine de l’inventivité.

 18ème étage :

Louis XV, en revanche, n’était pas un grand partisan des talons, ce qui explique pourquoi sous son règne, seules les femmes s’en paraient.

Dans la lettre 99 des Lettres Persanes, le célèbre roman épistolaire, Montesquieu écrivait avec amusement les allures desdites femmes : « Il a été un temps que leur hauteur immense mettait le visage d’une femme au milieu d’elle-même. Dans un autre, c’étaient les pieds qui occupaient cette place : les talons faisaient un piédestal, qui les tenait en l’air. Qui pourrait le croire ? Les architectes ont été souvent obligés de hausser, de baisser et d’élargir les portes, selon que les parures des femmes exigeaient d’eux ce changement, et les règles de leur art ont été asservies à ces caprices. »

Suite à la révolution française (pas besoin de rappeler la date), tout le monde redescend d’un étage. Les talons, symboles des inégalités de l’Ancien Régime deviennent l’ennemi à abattre.

 19ème étage :

Bien plus tard, au XIXe siècle, les talons font leur come-back, avec une toute autre symbolique cette fois. Erotiques et sensuels, jusqu’à être perçus comme « diaboliques » aux Etats-Unis, les talons habillent le pied des prostituées et des danseuses de French Cancan.

 20ème étage :

Au début du XXe siècle, malgré les grands changements sociaux pour les femmes, les talons restent visant à affirmer la compatibilité de l’identité féminine avec un engagement politique qui va au delà du repassage et de la vaisselle. Pendant les années 30, les femmes se prennent au jeu d’imitation des grandes actrices en portant des escarpins, jusqu’à ce que le drame de la Seconde Guerre Mondiale y mette fin. Les talons ne sont alors plus adaptés à la vie très active des femmes, souvent employées dans les usines. Ils ne sont de sortie que pour les occasions mais leur présence fait du bien, il rappelle les temps de paix et fait oublier le quotidien. Au retour des hommes, les femmes n’ayant plus besoin de travailler, s’accorde à nouveau le temps de prendre soin de leur apparence. Ça tombe bien, on vient d’inventer les talons aiguilles (ou le retour de la torture).

 21ème étage :

Depuis, les talons fascinent et inspirent les plus grands. Parmi les créateurs les plus audacieux, il convient de nommer l’illustre Alexander McQueen, ou encore Antonio Berardi et Olivier Theyskens, qui tous deux s’amusent à créer des chaussures à talon sans talon. Eux, cherchent bien plus que la simple création d’une chaussure, ils flirtent avec les lois physiques de la gravité (au grand dam des mannequins). Somme toute, rare sont les défilés, où l’on ose être à plat et s’il y a bien un pays où les talons prolifèrent abondement, c’est celui de la Haute Couture. Admettons au moins qu’à défaut d’être confortables, ils ont l’avantage de magnifier et de sublimer les silhouettes.

 

Pour le reste du monde, ne vivant pas dans le pays de la Haute Couture, nombreuses sont les innovations et prouesses scientifiques permettant de pallier le gros désavantage de l’inconfort. Par exemple, un spray révolutionnaire (Spray Still Standing) pour soulager les pieds des inconditionnelles du talon a été créé par Lyn Butler. Grâce à sa formule à base de menthol, d’arnica et d’aloe vera, la douleur et l’inflammation des pieds peuvent être oubliées pendant au moins quatre heures. De plus, l’invention des escarpins à hauteur réglable par le créateur Grégory Guenon pour Alegory annonce, elle-aussi, de beaux jours pour les pieds de ces mesdames.

 

#Heelconceptinnancy

#Heelconceptinnancy

Face au comportement de plus en plus offensif des Adidas, Sam Smith et autres Nike Air, pas d’autre choix que de s’organiser. Sur Instagram, les talons font de la résistance : le #Heelconcept créé par Misty Pollen a transformé le talon en concept artistique, le principe étant de créer un talon avec tout, sauf un escarpin en plaçant le pied sur des objets. Inutile de dire que le résultat est improbable.

Enfin, même inconfortables, les talons restent appréciés pour leur diversité et leur originalité. À chaque style son talon et pour ceux que ça intéresse, il existe des talons en forme de poney… Que demander de plus, si ce n’est de redescendre, juste l’espace d’un instant, au rez-de-chaussée. 

« Il a été un temps que leur hauteur immense mettait le visage d’une femme au milieu d’elle-même. Dans un autre, c’étaient les pieds qui occupaient cette place : les talons faisaient un piédestal, qui les tenait en l’air. Qui pourrait le croire ? Les architectes ont été souvent obligés de hausser, de baisser et d’élargir les portes, selon que les parures des femmes exigeaient d’eux ce changement, et les règles de leur art ont été asservies à ces caprices. »

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